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Cerveau noir et blanc
Article ∙ Milton H. Erickson

Le psychiatre, comme tout médecin, a pour premier rôle de soigner l’individu en difficulté, de l’aider dans sa quête d’un équilibre où la souffrance n’est plus. C’est de cette dimension dont nous avons souhaité parler dans ce travail.

 

L’histoire de la psychiatrie et quelques années passées à l’hôpital, nous ont appris qu’il existe des approches thérapeutiques très diverses, depuis les prises en charge institutionnelles jusqu’aux chimiothérapies. Chacune trouve sa pertinence dans un contexte donné, mais ce sont les thérapies qui reposent sur la relation, sur cet aspect fondamental de l’Homme qu’est la communication qui nous ont toujours le plus attiré.

Les psychothérapies sont d’apparition relativement récente dans notre société occidentale qui a dû d’abord se dégager du dualisme corps-esprit en vigueur depuis la Grèce antique et réaffirmé par Descartes. Cette conception ne permettait guère de s’intéresser à la psyché, au moins pour les médecins qui préféraient se pencher sur le corps. Peu à peu, cependant, la participation de cette psyché aux troubles du corps et de l’esprit a été reconnue autorisant ainsi la naissance de la psychothérapie. La médecine psychosomatique, impensable il y a deux siècles est aujourd’hui admise par tous.

Aujourd’hui, les psychothérapies sont nombreuses, reflétant les multiples visages de la réalité humaine, mais elles sont pour la plupart issues d’un mme courant de pensée, né en France à la fin du XIXe° siècle grâce à l’influence de ce qui est parfois considéré comme la mère des psychothérapies: l’hypnose.

Bien sûr, l’hypnose était déjà connue puisqu’on fait remonter son apparition à Messmer vers la fin du 18°. En fait, Messmer est plutôt le précurseur des magnétiseurs et nous préférons nous référer à l’abbé de Faria vers 1820 pour ce qui est de l’hypnose telle quelle sera reprise par Liébault en 1866, puis Bernheim en 1884 dans un but psychothérapique.

 

Bernheim-Charcot, ces deux noms sont inséparables de l’hypnose. Pourtant, Charcot, n’a jamais lui-même utilisé l’hypnose mais a été à l’origine d’un mouvement, à l’école de la Salpètrière, qui s’inscrit beaucoup plus dans la lignée du Messmerisme réfutant toute hypothèse psychologique, considérant l’hypnose comme une névrose expérimentale et par la mme niant tout intérêt thérapeutique. Tout au contraire, Bernheim, à l’école de Nancy, considère la transe hypnotique comme un moyen d’abord de l’individu et de ses difficultés; pour lui l’hypnose est avant tout un outil thérapeutique. La lutte a été âpre pendant plus de vingt ans, la renommée de Charcot répondant aux résultats de Bernheim et, si l’école de la Salpètrière finit par abandonner, faute de combattants pourrait-on dire, elle épuisera aussi l’école de Nancy et rares seront ceux qui oseront encore pratiquer cette méthode qui fût en même temps si décriée et si encensée. Pierre Janet, pourtant élève de la Salpètrière reprendra pour l’essentiel les thèses de Bernheim mais il était bien isolé face à un corpus médical qui ne souhaitait pas relancer la polémique.

 

Freud a connu l’un et l’autre, il appliquera le traitement cathartique à ses hystériques, avec des fortunes diverses, avant de préférer la méthode des associations libres. Nous retiendrons que l’hypnose fut pour lui une étape, elle lui a beaucoup appris avant qu’il ne choisisse une approche qui convenait peut-être mieux à sa personnalité.

Ces deux phénomènes ont été à l’origine, en France d’un rejet systématique de l’hypnose, en particulier par ceux qui y voyaient un procédé miraculeux, oubliant qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin en soi. Elle demande à être utilisée avec des techniques adaptées et dans un cadre conceptuel particulier qui faisaient peut-être défauts à cette époque.

Ainsi l’hypnose a pratiquement disparu en France, sa patrie d’origine, elle n’a survécu que grâce à quelques fidèles dont L. Chertok. Cependant, dans ce contexte, elle n’a pas pu évoluer et a gardé ses défauts dont le plus évident est la grande directivité avec laquelle elle est employée, laissant peu de place et de participation à ceux qui font appel à elle. Malgré notre intérêt pour cette méthode et notre incrédulité face à ce dénigrement systématique qui donnait à penser qu’il ne pouvait être justifié, nous étions mal à l’aise avec cet aspect directif.

Heureusement, les autres pays où l’hypnose avait disséminé ne vont pas lancer l’anathème, au contraire les travaux vont se poursuivre, en particulier aux Etats-Unis où un homme, après avoir découvert l’hypnose telle qu’elle se pratiquait en France au 19¯, va profondément en modifier les techniques et le cadre d’utilisation: il s’agit de MILTON H. ERICKSON. Son nom nous est parvenu indirectement, par les travaux de l’école de Palo Alto dont Erickson fut l’un des inspirateurs comme nous le verrons mais ses méthodes restaient inaccessibles, jusqu’à ce que J. Godin et J.A Malarewicz n’aillent sur place les étudier pour pouvoir les transmettre ensuite en France. Nous leur devons ce travail qui a pour ambition de faire connaître Erickson et ses concepts essentiels, tant sur l’hypnose que sur la stratégie qui est le cadre par lequel il lui a donné toute sa pertinence.

 

Pour faire connaître cet homme, il fallait d’abord parler de sa vie car, d’une part le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fut pas banale, mais surtout parce qu’elle apporte un éclairage important sur ce « thérapeute hors du commun ».

Nous exposerons ensuite sa conception de l’hypnose clinique, fruit de cinquante ans d’expérience, pour y apprendre d’abord que c’est une chose simple, que chacun connaît sans le savoir, c’est une disposition psychique qui nous aide dans de nombreuses circonstances. Lorsqu’un thérapeute veut initier cet état favorable dans les meilleures conditions pour l’intérêt thérapeutique, il doit le faire en considérant chaque patient comme un individu unique qu’il faudra respecter et auquel il devra s’adapter. Ceci exige de sa part une grande souplesse pour travailler de manière indirecte et utiliser aux mieux toutes les « compétences » du patient.

Pour que l’hypnose acquière toutes ses vertus thérapeutiques, pour qu’elle puisse être à l’origine d’un changement positif chez le patient qui souffre, elle doit être intégrée dans un cadre plus large. Erickson le conçoit comme une très grande liberté donnée au thérapeute dans ses interventions, lui permettant d’utiliser lui aussi toutes ses ressources et son inventivité, appliquant ainsi une stratégie spécifique pour chaque patient, tenant compte de ses attentes et de ses possibilités.

 

L’éclectisme des concepts qu’il manie explique la richesse de ses interventions; nous avons du en choisir quelques uns qui nous ont semblé essentiels. Il tente d’appréhender l’individu dans sa totalité, en tenant compte de son contexte de vie, de son système, et il considère qu’aucun changement ne peut se faire si ce contexte reste figé. Le patient dispose des moyens pour créer ce changement, mais ils sont pour la plupart stockés dans son inconscient, « ce grand magasin de solutions ». Alors, la thérapie devient un apprentissage, qui consiste à apprendre à utiliser son inconscient, et à laisser apparaître les réponses, les solutions qu’il contient. Les métaphores comme le langage non-verbal sont de bons moyens de communication avec cet inconscient. Bien sûr, Erickson manipule ses patients, il pense même qu’il n’est pas possible de ne pas manipuler, au moins lorsque thérapeute et patient s’engagent dans une démarche thérapeutique active.

Dans cette quatrième partie nous allons tenter de définir, dans une pratique stratégique, les éléments essentiels qui doivent être réunis pour que la thérapie puisse se mettre en place: le contexte de cette relation, le thérapeute, le patient et son problème. Ces éléments sont les mêmes, quelle que soit la thérapie mais ces termes ne recouvrent pas tout à fait la même réalité pour les différentes écoles et il appartient au thérapeute d’être vigilant pour respecter son cadre d’intervention.

Lorsque ces éléments sont réunis, une séance d’hypnose peut être mise en place; dans une phase de préliminaires, il sera souvent important d’expliquer au patient ce qu’est l’hypnose car lui aussi arrive, le plus souvent, avec les mythes habituels. Par la suite, une séance peut se décomposer en trois phases: induction, transe, retour au conscient, qui ne sont pas aussi évidentes à reconnaître que ces termes le laissent penser. Le déroulement plus détaillé de la séance le montrera. Nous y avons détaillé quelques techniques mais, elles ne peuvent se comprendre que par la dynamique qui les associe; le cas clinique et les commentaires permettront une meilleure compréhension de l’hypnose ericksonienne et des termes spécifiques à l’hypnose.

 

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